Comme vous le savez peut-être, je suis développeur chez Inedo, et je travaille sur une application plutôt sympa, appellée BuildMaster, qui aide les équipes à compiler, configurer et déployer leurs applications. Inedo, c'est une société qui produit du software en tout genres, pour les banques, l'industrie, la santé, etc. La plupart du temps, c'un travail motivant, je tire une certaine satisfaction à relever les challenges ; je rentre chez moi le soir avec l'impression d'avoir accompli quelque chose.
Mais de temps en temps, je n'y peux rien, je me pose la question : Pourquoi est-ce que je passe ma vie à développer ces tristes applications vides de sens ?
Je me suis rendu compte que cette sensation apparait particulièrement après la phase de "célébration de mise en production" d'un quelquoncque gros système sensé améliorer la productivité. Bravo ! Nous avons fait économiser des millions d'euros de futurs heures de travail à la MegaCorp, et obtenu une magnifique ligne en plus dans notre CV. Mais nous avons également rendu obsolète un étage entier d'employés sympas et travailleurs. Je suis sûr que beaucoup d'entre vous, à faire un travail de fourmi plongé au coeur du système, ont déjà eu cette sensation de non-sens.
Mais heureusement, il y a cette histoire de Ferdy, que je vais vous raconter. Elle nous rappelle qu'il est bon de rendre notre petit bout de monde plus efficace, même si on n'est ni médicin, ni astronaute ou quiquonce en position de changer le monde.
Comme beaucoup d'étudiants, Ferdy prit le chemin des TIC parce que c'était l'étape la plus logique qui s'offrait à lui. Avant même d'arriver en école, c'était un informaticien chevronné, qui s'est amusé à découvrir le BASIC, Usenet et ce genre de choses. Ainsi se sont donc enchainés les cours, les bases de données, la POO, le réseau, et voici Ferdy prêt à affronter le monde réel. Enfin presque, car pour valider son diplôme il devait effectuer 6 mois de stage dans une entreprise.
Durant son stage, il eût la chance qu'on lui confie la réalisation d'un projet complet. C'était un projet d'aide à la plannification, destiné à être intégré dans un bel intranet tout neuf. A l'époque ce genre de projets était très côté "nouvelles technos". Excitant à première vue, le projet devint finalement assez ennuyeux au fil du temps. Réunions ennuyeuses, paperasserie ennuyeuse, conf call ennuyeuses. Même le code lui-même était inintéressant. Alors Ferdy commença à avoir cette sensation. Le vide de sens.
Un jour, en déambullant mollement dans les couloirs, Ferdy croisa deux employés plus agés, qui travaillaient dans une petite pièce inconfortable et anonyme, dont la porte mentionnait "Stock". La pièce, poussièreuse, était remplie d'objets électroniques en tous genres, outils de mesure, gadgets divers et variés qui étaient utilisées par d'autres ingénieurs. Ces deux employés - Louis et Frans - avaient en charge de recevoir, calibrer et certifier tous ces équipements. Et ils étaient extrêmement irritables.
Car, en plus de leur travail quotidien de calibration des appareils, Louis et Frans étaient chargés de tous les "recoder", via un système propriétaire de bases de données sous DOS. Ceci notamment du fait de ces appareils, datant des années 70, étaient sujets au bug de l'an 2000, et cela pouvait provoquer toutes sortes de problèmes.
Pour "recoder" ces appareils - il y en avait au moins 30 000 - Louis et Frans devaient ouvrir une interface de recherche, de lister les appareils sujets au bug, de les charger individuellement, de modifier une date "99" par "50", et de sauvegarder. Durant la première année où ils étaient chargés de cette tâche, ils ne sont parvenus à recoder seulement un ou deux millers de ces appareils. Le fabricant, qui avait la main sur la procédure de recodage, assura que c'était malheureusement le seul moyen possible de procéder.
Désormais, cette tâche herculéenne et répétitive était officialisée par une petite note sur leur ordinateur : "Louis et Frans, merci de consacrer tout votre temps libre sur le recodage des ces appareils". Inutile de préciser : ce n'est pas ainsi qu'ils avaient envisagés de passer leurs dernières années de travail... d'où leur attitude aigrie et désagréable.
Ferdy, ayant compris cela, retourna à son bureau et rechercha cette petite application. Il se rendit compte qu'elle utilisait une ancienne version de dBase pour la partie base de données. Cette base pourrait facilement être ouverte et réparée par quelques requêtes bien pensées. Il sauvegarda la base, lança quelques requêtes, et... en une poignée de secondes, les 30 000 appareils ayant la date "99" étaient désormais en date "50".
Ferdy retourna à la pièce estampillée "Stock", et remplaça la note sur les ordinateurs de Louis et Frans : "Louis et Frans, merci de consacrer tout votre temps libre pour acheter le café".
Aujourd'hui, Ferdy travaille comme architecte applicatif chez un grand fabricant d'électronique. Lorsque, de temps en temps, il se demande "Mais ce que je fais a-t-il un sens ?", il se rappelle l'histoire de Louis et Frans et des 30 000 appareils. Sauver ces gens d'un enfer de plusieurs années de saisies manuelles : ça, ça a du sens.